Escrocs et bras gros

Les amis sont au grin: Kany est avec son petit panier d’arachide, Alpha : fait le thé, et   Aziz:  pousse de légers sourires pendants qu’il consulte des messages sur son téléphone portable.

 

-Kany : Tu veux bien m’aider à faire un petit calcul…mentalement, vite fait ?

-Alpha : Vas-y.

-Kany : Je parlais à…

Aziz est toujours concentré sur son téléphone. Voyant Alpha, un peu chiffonné,
Kany tente sa chance quand même
.

-Kany : D’accord. Mamou Kanté me devait 10.000 francs pour mes encens. Et vendredi dernier, c’était le dernier délai ; à partir de là, chaque jour lui coûte un supplément de 50 francs.

-Alpha : C’est facile ça.

-Kany : Ce n’est pas fini. Bintou Coulibaly me doit 20.000, et pour les 20.000 le taux d’intérêt est de 100 francs, Djénéba Sinta, 40.000 – taux de 200 – Moïse, 5.000 francs – taux à 25 –.

            Aziz se met à calculer sur son téléphone.

-Alpha : 1.500 francs de taux d’intérêt on te doit aujourd’hui. En supposant qu’ils te remboursent tous avec le principal, tu auras 76.500 francs. Mais s’ils trainent jusqu’à samedi, ce qui je suppose t’arrange car tu as un mariage dimanche, alors tu auras 3.000 francs d’intérêt. Ça fait un petit retour en taxi. Si tu te fais déposer, ça pourrait payer un petit « dibisogo ».

            Aziz et Kany sont tous les deux estomaqués.

-Kany : Tu as une nouvelle potion ? (Alpha acquiesce avec un large sourire). Mais qu’est-ce que tu as avec ce fichu téléphone (elle arrache à Aziz son téléphone et lit le message). « Tu m manke bcp, G a-T 2 t voir mon chou…sexy ». Sexy ? C’est quoi ce…C’est ta secrétaire qui t’envoie ces messages cochons ? C’est comme ça qu’elle compte monter en grade ?

-Aziz : Un, ce n’est pas une secrétaire, c’est un « agent d’accueil ». Et deux, il n’y a rien de cochon…

-Kany : « Tè bra gro et fore me manke ». Bras gros et forts ? Tu as raison, ce n’est pas cochon. C’est juste…loin de la vérité !

Kany et Alpha éclatent de rire.
Un cycliste freine net devant eux.
Il enlève son casque : c’est Moïse.

-Aziz : Moïse, le Tour de France, c’est en Juillet. Et les Jeux Olympiques, dans trois ans. Et le Tour du Mali, on attend toujours qu’on l’invente, celui-là.

-Moïse : Einstein, nous ne sommes pas tous comme toi. Certains prennent plaisir à prendre soin de leur santé, à exercer une activité physique pour entretenir leur système cardiovasculaire…

-Kany : Elle s’appelle comment ?

-Moïse : Quoi ? Vous ne croyez donc pas que… (Il voit qu’on a décelé l’imposture derrière son discours) : Walett.

-Alpha : C’est pour cela que tu es partout à vélo. Tu es parti vers l’aéroport hier, n’est-ce pas ?

-Aziz : Et j’ai cru te voir avant-hier sur le pont.

-Kany : Et moi j’aimerai connaître le rapport avec cette Walett.

-Moïse : C’est une mordue de sport. Elle est passée à mon garage une fois pour que je la dépanne.

-Kany : Quoi ? A ce point ? Elle va chercher des hommes dans la rue ?

-Moïse : Non ! Un pneu de son vélo était crevé ! Je l’ai dépanné et depuis elle passe souvent pour un contrôle, pour discuter ou pour boire un peu d’eau (il s’arrête).

-Kany : Et ?

-Moïse : Elle m’a montré les joies du sport et j’ai réalisé que…

-Aziz : Il n’arrive pas à conclure, alors il fait recourt à l’ « Immersion ». Il entre dans son monde à elle, s’adapte à son environnement, s’ajuste à son mode de vie. C’est une technique de prédateur…

-Alpha : On le sait déjà, Aziz, tu es bon avec la théorie (« Tais-toi ! » en langage codé) !

-Kany : Vraiment, elle te résiste à ce point ?

-Moïse : Ouais. Si seulement, je parlais Tamachek pour pouvoir l’impressionner !

-Kany : Elle est Tamachek ?

-Moïse : Oui.

-Kany : Et elle adore rouler à vélo ?

-Moïse : Oui.

-Kany : Waouw, l’ordre de l’univers se bouleverse, on dirait. Lui (Alpha), il sait faire des maths. Certaines disent que lui (Aziz), il est « sexy ». Et apparemment les Tamachek font du vélo dans le désert !

-Aziz : Et il ne manque plus qu’une chose : que toi, tu trouves un mari !

 

à suivre ...

 Publier dans Fereba 5 (mars 2010) par Fousseynou BAH.

 

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Escrocs et bras gros (suite et Fin)

Le lendemain, sur le chemin du travail, Aziz se trouve coincé dans un embouteillage.
La cause : une belle voiture arrêtée sans apparente raison, enfin pour Aziz, car en réalité elle laissait passer une vieille mendiante avec deux enfants.

 

-Aziz : Mais c’est quoi ça ! Oh ! Il y a des gens qui ne valent pas la peine quoi ! Vous m’avez entendu, pas la peine !

-Une voix dans la circulation : La ferme !

-Aziz : Tu es où, petit con (il sort sa tête par sa vitre sans grande conviction en ses mots) ? Si je n’étais pas pressé, je te ferais ta fête. Mais pour qui est-ce que tu te prends ?

-La voix : Pour qui est-ce que tu te prends toi aussi ?

-Aziz : Moi, c’est Aziz Diallo, l’homme qui n’a peur de rien.

(À peine il finit ses mots qu’un « frou-frou » chaud vient lui tomber sur l’épaule qu’il étalait fièrement par la fenêtre.
Il sursaute, criant dans tous les sens avant de se reprendre et de monter sa vitre).

 

(Au grin, Alpha discute avec le nouvel ami qu’il s’est fait en dehors de son groupe : un témoin de Jéhovah.
Le thème du jour :
le pardon.)

 

-Témoin : « Et là, il réalisa le pouvoir libératoire du pardon », ( il prononce fervemment ces mots qui achèvent l’histoire qu’il lit dans son petit livre à Alpha).

-Alpha : Très belle histoire. C’est plus intéressant que l’histoire de Moïse qui marche sur l’eau d’une rivière.

-Témoin : Ça, c’est Jésus. Moïse a séparé l’eau d’un fleuve en deux.

-Alpha : Eau de rivière, eau de fleuve, eau de mer. C’est toujours de l’eau, (l’air très croyant).

-Témoin : Alpha, le pardon est salvateur pour l’âme humaine. Tu n’as jamais gardé de ressentiment au fond de toi contre quelqu’un ? Un être proche, un membre de la famille ou un ami ? C’est le moment de te libérer, de te délivrer du poids de la haine.

 

(Il acquiesce la tête comme un enfant qui cède à une requête.
Une histoire semble monter en lui).

 

-Alpha : Il y a quelqu’un. Un vieil homme, moustachu, au gros ventre avec sa ceinture … Le Commandant !

(Dégoût, haine et peur se retrouvent tous sur son visage, soudain).

-Témoin : Parle mon frère, libère-toi.

-Alpha : J’avais 12 ans à l’époque et comme tout gosse, j’adorais les mangues. Je partais alors sous les manguiers. Un jour le commandant m’a attrapé. Oh …, (il émet un soupir de douleur) ! Et il m’a fait ce que le lièvre fait souvent à l’hyène : il m’a humilié.

-Témoin : Il t’a forcé à manger les fruits de trois manguiers et t’a gardé au soleil puis il a appelé les enfants pour te voir entrain de faire ta petite affaire dans ta culotte ?

-Alpha : Comment est-ce que tu le sais, (il s’exclame, scandalisé) ?

-Témoin : Le boutiquier le racontait à l’instant aux enfants pour les effrayer des manguiers. Je ne savais que c’était toi. Je n’avais pas suivi le début de l’histoire. Une fille se débattait contre une fourmi ailée et enlevait son T-shirt.

(« Quel genre ce témoin de Jéhovah es-tu »).

-Témoin : Pardon, pardon, mon frère, pardon…, (il efface la mine vicieuse qui s’était installée sur son visage). La meilleure des choses à faire, c’est de pardonner, de réparer ce qui a été brisé.

-Alpha : Ma dignité et ma réputation ?

-Témoin : Non, enfin … ça aussi peut être. Mais je veux dire la relation que tu entretenais avec la personne.

-Alpha : La seule relation que j’avais avec le Commandant jusqu’à ce jour, c’était ses mangues. Oh, non. Il y avait aussi sa fille dans ma classe ; elle m’avait donné un surnom qui m’a suivi jusqu’au lycée, « mangoro boy ».

-Témoin : Tu dois partir voir ce Commandant, lui parler, lui accorder ton pardon, et me donner 1000 francs pour cette séance.

-Alpha : Quoi ?

-Témoin : Je plaisantais.

 

(Les deux ricanent ensemble. Plaisantait-il vraiment ?)

 

(Au bureau d’Aziz, c’est l’heure de la reine Kany.
Assise sur le bureau, à décortiquer ses arachides dont elle jette les coquilles partout, elle exaspère le maniaque Aziz qui les ramasse).

 

-Kany : Qu’est ce que je dois faire ?

-Aziz : Un d’abord, arrêter de salir mon bureau et deux, retourner à ton bureau pour faire semblant de travailler. Et trois, sortir avec ton patron n’est pas une bonne idée.

-Kany : Il veut seulement que je l’accompagne à la soirée des hommes affaires.



-Aziz : Il n’a pas de femme !

-Kany : Je ne sais pas. Peut être qu’elle n’est pas aussi jolie que moi…C’est juste un léger pot entre les businessmen de la capitale.

-Aziz : Oui. C’est comme ça que ça commence. Un pot puis une sieste dans une chambre d’hôtel puis une grossesse. C’est comme ça que mon patron a pris trois de ses quatre femmes. Quatre même quand on y ajoute la maîtresse qui a un bâtard de lui et une villa dans une cité résidentielle.

-Kany : Ton patron fait ça pour des filles et tu ne m’en as rien dit(elle rouspète en balançant sur Aziz sa poignée de coquilles d’arachide vides) !

-Aziz : Est-ce tu as pensé au jour où ça se terminera entre vous deux ? Il pourra te virer, sans parler de ta réputation qui sera salie. Tu as pensé à tes collègues ? Si tu fais ça, tu ne risques pas d’avoir des amis parmi eux.

-Kany : Ça, c’est vrai. J’ai déjà l’impression qu’ils ne m’aiment pas beaucoup. Et je ne sais pas pourquoi.

-Aziz : Moi non plus

(Ironiquement pendant qu’il ramasse les coquilles par terre).

-Kany : C’est quoi cette tâche sur ta chemise ?

-Aziz : Oh…

(Des applaudissements viennent de la salle d’accueil.
Les deux amis s’amènent au spectacle).

 

-Patron : Voici, Massiré. Il est là pour assister Koné & Co dans le dossier de Malibah S.A. Il nous vient de New York où il travaille dans un cabinet célèbre. Son affaire est prioritaire et requiert l’attention de tout le monde.

-Aziz : (il chuchute à Kany) Ça veut dire dans son langage à lui que s’il vous voit avec autre dossier que celui là, vous risquez d’être viré.

-Patron : Votre disponibilité sera appréciée.

-Aziz : Votre prime de fin d’année en dépend.

-Patron : Merci et je compte sur vous pour un travail d’équipe.

-Aziz : N’oubliez pas de faire le « koko » auprès de mon fils ; (d’un air grincheux mais d’une voix toujours basse) ça aussi ça compte.

(C’est alors que le patron commence à présenter les employés à Massiré.
Quand celui-ci se tourne vers Aziz, il le reconnaît tout de suite).

 

-Patron : Et lui, c’est…

-Aziz : Aziz … Diallo.

-Massiré : Aziz Diallo comme dans « Aziz Diallo, l’homme qui n’a peur de rien ».

-Aziz : Vous devez vous méprendre.

-Massiré : Non, c’était vous. Vous criez que vous êtes Aziz Diallo et que vous étiez un homme qui n’a peur de rien. C’était juste avant que la vieille qui passait ne vous jette un « frou-frou » à la figure.

-Kany : C’est ça qui a fait cette tâche ?

(Aziz s’efforce de faire signal à Kany avec un petite tape sur l’épaule mais celle-ci contenue à l’enfoncer).

-Massiré : Je suis ravi de vous revoir. Je suppose que vous allez tenir votre parole et me filer cette raclée promise. Que diriez-vous du vendredi après-midi ?

(Tous les regards se dirigent soudain vers Aziz. Un non n’aurait pas été humiliant si Fanta, la secrétaire du quatrième, sa copine, n’était pas du public. Un acquiescement s’exprime de sa tête après la vigoureuse poignée de main avec Massiré, douloureuse poignée qui n’était qu’un simple avant goût de ce qui pouvait l’attendre).

Dr. Fousseynou BAH
(Publier dans Fereba 5, mars 2010)

 

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